mardi 18 novembre 2003
Par Dominique le mardi 18 novembre 2003, 15:09
Sur l'Ile de la Cité, le peuple de Paris bâtissait Notre Dame. Notre moyen
âge flamboyait. A l'autre bout du monde, à dix mille kilomètres de là, les
Kmers érigeaient au même moment, l'une des plus séduisantes capitale de
l'humanité. Angkor Vat, le célèbre temple montagne et ses cinq tours annelées,
ne suffisait plus à la gloire de Roi-Soleil. C'est une citée tout entière,
Angkor Thom, " la grande ville " que le puissant Jayavarman VII ordonna de
bâtir. Plus vaste encore que la Rome d'Auguste, sa ville cerclée par un mur de
12 kilomètres de long, couverte d'or, subjugua les voyageurs venus de Chine.
Aujourd'hui encore, le Bayon et ses tours aux quatre visages de Bouddha en est
le pur joyau. Pendant sept siècles, nous ignorâmes superbement cette
civilisation qui n'a rien à envier à l'Egypte antique, ou à l' Occident. La
belle endormie, terrassées par les guerriers Siammois en 1431 et finalement
engloutie par la forêt, s'est réveillée grâce à une banale histoire de petite
bête. C'est en courant après des scarabées que le naturaliste Henri MOuhot
trouve les ruines en 1860, au bout de son coupe-coupe. Le modeste aventurier
est sacré pour la postérité, " découvreur " d'Angkor. Passons sur le thème, qui
dût faire rire les Kmers du village voisin de Siem Reap, mais cette
"découverte" signa en revanche, la naissance d'une véritable idylle entre la
France et ces ruines. Presqu'un siècle d'amour possessif et de travail acharné,
ont fait de l'école Française d'Extrème-Orient le gardien spirituel de ces
dizaines de temples abandonnés dans leur gangue végétale. Les Cambodgiens n'ont
pas oubliés cette aide efficace, même s'ils n'ont jamais été dupes des
ambitions de l'ancienne puissance coloniale. Tout comme ils n'ont jamais oublié
Angkor qui a figuré, depuis l'indépendance, sur tous les drapeaux. Trait
d'union entre les Cambodgiens, symbole nationale récupéré par tous les
pouvoirs, y compris par les Kmers rouges. Angkor est sacrée. Angkor est
vivante. Un soir de mars 1994, la foudre frappe la tour centrale d'Angkor Vat.
Mauvais présage pensèrent les Kmers. Dans ce pays de signes et de
superstitions, le coeur du temple-montagne est censé symboliser le centre du
monde. Pas de doute, c'est le roi Norodom Sihanouk que la foudre avait désigné.
L'un des deux Premiers ministres, ( le Cambodge déchiré entre deux principales
factions ne manque pas de ressources ) se rendit immédiatement sur les lieux et
présida une cérémonie religieuse. Le mauvais sort était conjuré. Plus
pragmatique, les Occidentaux firent poser un paratonnerre. Angkor n'a pas livré
tous ses mystères. Et c'est peut-être tant mieux. Temple ou tombeaux ? on ne
sait toujours pas. les chercheurs sont humbles, mais qui a approché cette forêt
de pierre une fois dans sa vie, ne peut échapper au magnétisme puissant, au
rayonnement particulier de ce lieu. Certes le tourisme de masse, là comme
ailleurs, va polluer ce site malgré son classement par l'Unesco. Mais il
restera toujours un temple caché, quelques vieilles femmes ridées, accroupies à
côté d'offrandes de riz, des bonzes en safran, glissant dans les galeries, une
lumière rare du matin, qui maintiendront intacte cette relation intime,
complice et unique que chacun de nous garde en secret. Vingt cinq années de
guerre et un génocide de 1975 à 1979, ont lobotomisé ce pays. Les Kmers Rouges
qui sortis du maquis pour rejoindre l'armée gouvernementale, sont responsables
de la mort de deux millions de personnes, un habitant sur trois. Dans ce
nouveau Cambodge "miné" par la corruption et qui tente une réconciliation
tactique mais au combien dangereuse avec d'anciens Kmers rouges ( l'histoire du
génocide n'est pas écrite et le révisionnisme est en marche ) Angkor Vat revêt
une dimension symbolique, celle d'un Cambodge qui offre enfin au monde son plus
noble visage. Celui du Boudha aux lèvres ourlées et au sourire de paix, qui
panse les cicatrices d'un quart de siècle de déchirement, et de génocide
fratricide.
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