Dans un interview accordé à "libération" la semaine derrière François Bizot, en dehors de tout stéréotype,  réfléchit et  s'interroge, tout d'abord, sur le bourreau qui sommeil en l'homme, sans nous éloigner de notre compassion pour les victimes. En voici un court extrait....

 "Vous avez été détenu par les Khmers rouges au début des années 70, avant le génocide, et libéré grâce à Douch, devenu par la suite le chef du centre de tortures de Tuol Sleng, à Phnom Penh. Que pensez-vous de la proposition de Nicolas Sarkozy sur la transmission de la mémoire de la Shoah aux écoliers français ?

La Shoah pose un problème de fond dont on ne se remettra jamais selon moi. Ce qui fait problème, ce n'est pas seulement la mort des Juifs, c'est le fait que ce crime ait été commis par des nazis. Derrière cette industrialisation diabolique se trouvait des Allemands, le contraire de barbares, des gens comme vous et moi, les plus proches de nous sans doute en Europe. Dans cette proximité leur crime nous frôle, nous touche et devient possiblement le nôtre. Pour répondre à cette tragédie, il serait sans doute plus juste que chaque élève de CM2 fut associé aussi au nom d'un jeune futur nazi, qu'on lui explique qu'il était comme les autres enfants à son âge, avec la même innocence, puis qu'il est devenu un criminel. Sous entendu que cette capacité à faire le mal réside en chacun de nous...L'homme moderne vient au monde potentiellement capable du pire. Il faut se méfier de soi et des dysfonctionnements de notre propre nature.

Vous n'êtes donc pas convaincu par cette proposition...?

Quel est l'objectif recherché ? veut-on que l'élève de CM2 éprouve de l'amour pour cet enfant tué ou qu'il ait en horreur cette mort?....

Vous dîtes: " On ne naît pas nazi"...

Pensez qu'on puisse naître ainsi serait la pire des erreurs, le pire des racismes. L'imaginer, c'est courir à notre perte, car c'est penser que nous sommes protégés de tous les salauds. Mais à partir du moment où on inverse la proposition et qu'on se dit qu'on est peut-être soi-même un salaud, on peu agir en amont. L'humanisme nous a inculqué l'idée de pleurer pour les victimes, c'est un véritable progrès.Cela sert à nous rendre bon, mais c'est aussi un piège: parce qu'on pleure sur les victimes ? on serait quelqu'un de bien ? c'est trop facile. On ne parle jamais du bourreau. On nous apprend à souffrir pour les victimes. Mais on déshumanise le bourreau pour qu'on ne s'y reconnaisse pas. Comme si, ce n'était personne....

Vous êtes vous dit, un jour que vous auriez pu vous-même passer de l'autre côté?

Je ne me le suis pas dit de cette manière là. mais Douch m'a montré sa jeunesse et sa fraîcheur, ses éclats de rire durant nos discussions, et en même temps ses silences et le côté sombre de celui qui devait exécuter un prisonnier....on comprend alors si le contexte s'y prête que l'homme peut tuer. la vie collective, les amis, la société, la famille sont autant de freins. Mais quand ils ne sont plus là, et quand on est sur d'être impuni, alors tout devient possible.

Un travail de mémoire peut-il prévenir la barbarie?

En tout cas je crois profondément que la culture n'est pas une barrière. Parfois, je me dis que l'humanité est peut être un erreur scientifique. L'homme moderne porte en lui tant de contraires: la désespérance, une vie qui se termine en queue de poisson la plupart du temps, des rêves pour lesquels il est prêt à tuer.

                      

Et quand j'étais passé au Cambodge, j'avais laissé un billet là.

A lire et à voir...                             

« Le Portail », par François Bizot, la Table ronde, 2000

-  « S-21 ou le Crime impuni des Khmers rouges », par David Chandler, Autrement, avril 2007.

- « Cambodge année zéro », par François Ponchaud, Kailash, coll. « Civilisations et sociétés », 1998.

   S-21, la machine de mort Kmère rouge", par Rithy Panh, DVD, Eidtions Montparnasse

« The Lost Executioner », par Nie Dunlop, Bloomsbury Publishing, 2006. « Pol Pot, frère numéro un », par David Chandler, Pion, 1993. « A Cambodian Prison Portrait. One Year in the Khmer Rouge’s S-21 », par Vann Nath, White Lotus, Bangkok, 1998. « Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal », par Hannah Arendt, Gallimard, 1991.

Et à lire et à voir sur le site de Grands Reporters.com