Le cinglé en chef, c'est Luc Long. Vingt ans qu'il plonge. Il appartient à un bidule créé par André Malraux, le Département des recherches subaquatiques et sous-marines. Trente-cinq fonctionnaires assermentés qui font la course contre les chasseurs d'épaves et les pirates modernes. Aux eaux transparentes de la Grande Bleue, Long préfère la soupe du Rhône. Quand ils y plongent, son équipe et lui, ils risquent au mieux une otite, au pire la leptospirose, la "peste du rat". S'ils se blessent sous l'eau, ils sont immédiatement décorés du staphylocoque doré.

En vingt ans de Rhône, Long a dû faire à peu près 300 mètres. C'est peu, mais c'est pour cela, et cela seulement, qu'on ne le comparera pas à un Indiana Jones qui aurait troqué son chapeau et son fouet contre un masque et des palmes. Car Long est un archéologue, un vrai. Conservateur en chef du patrimoine. Un drôle de métier. Lorsqu'on étudiait l'histoire de l'art, on les daubait un peu, les archéologues : à nous les vernissages d'art contemporain, le champagne et les souliers vernis. A eux, les tranchées humides, et les bottes en caoutchouc. Sauf que lui préfère, tant qu'à faire, les combinaisons de Néoprène.

Pour ces 300 mètres, en deux décennies, Luc Long et son équipe ont des excuses. D'abord, l'autonomie des scaphandres n'excède guère les deux heures. Disons une heure et demie, pour être prudent. Et il le faut : si, comme un plongeur lambda, on ressort tout droit, à la verticale, on peut se faire recoiffer vite fait par l'hélice d'une péniche. Et puis sous l'eau du Rhône, on n'y voit goutte : 30 centimètres, les jours fastes. L'archéologue fouille à tâtons, le plus souvent. Dans des conditions de travail infâmes : le courant, les silures, ces poissons gigantesques qui viennent vous grignoter les palmes, les cadavres, jamais frais, mais parfois récents, des automobiles, des chariots de supermarché... On lira sur le sujet le texte, intelligent, drôle, brillant pour tout dire, que Claude Sintes, conservateur du Musée d'Arles antique, consacre au sujet dans le catalogue de l'exposition.

Situation exceptionnelle

Comme il est archéologue, Long balise ses fouilles. Chaque zone est divisée en petits carrés, toutes les pièces sont répertoriées, photographiées, précisément décrites. D'où les délais. Comme il est passionné, il fait aussi des dessins. Ou plutôt un journal de bord, qui scande l'exposition, où il décrit ce qui se passe, à 20 mètres sous l'eau, dans un fleuve dont le fond est plus composé d'amphores que de limon. Dans l'exposition, il a reconstitué cet agrégat incroyable qui dort sous les Arlésiens et les Arlésiennes.

L'une des grandes leçons de l'exposition est de rappeler qu'Arles jouit d'une situation géographique exceptionnelle, pour la Rome antique. Au moment où César conquiert la Gaule, il se rend compte que la ville est le long d'une route naturelle, par son fleuve, qui conduit loin vers le Nord. La courbure que fait le Rhône à cet endroit réduit la force du courant, et permet une traversée Est-Ouest : la route de l'Espagne est ouverte. Enfin, sur la rive gauche, une éminence. Petite, quelques mètres de haut, au plus : c'est suffisant pour fortifier, et surtout, c'est la seule à des kilomètres à la ronde lorsqu'on vient depuis la Camargue. Enfin, les Arlésiens sont fidèles, ou fins politiques. Lorsque César aura besoin d'aide pour liquider Pompée, ils lui fourniront douze galères, construites et armées en moins d'un mois.

Il faudrait dire aussi le canal creusé par les légionnaires romains, qui permettait d'accéder à un avant-port, près des Saintes-Maries-de-la-mer, où des navires énormes, venus d'aussi loin que Beyrouth, déchargeaient leur cargaison, qui était ensuite transportée vers le nord par des nautoniers, auxquels on doit une extraordinaire statue de Neptune. Dont Long et son équipe ont ramassé les morceaux sur plus de 30 mètres du lit du fleuve, joie de l'archéologie sous-marine.

La vie reconstituée

Il faudrait dire la joie des Arlésiens de la rive droite d'apprendre que leur bord avait sans doute autant d'importance que l'autre, une info sur laquelle insiste beaucoup l'exposition, sans qu'on en comprenne vraiment les enjeux. Il faudrait dire surtout la qualité extraordinaire des oeuvres mises au jour. Oh, cette femme, juste une tête, toute petite, du Ier siècle après Jésus-Christ, dont on pourrait tomber amoureux ! Oh, ce bronze, hallucinant, d'un guerrier gaulois soumis, captif, qui remet en cause tout ce qu'Astérix nous avait appris ! La vie, la vie même, de ces peuples qui nous font rêver est ici reconstituée.

Et puis, il y a César. Des archéologues, déjà, le mettent en doute. Des jaloux, sûrement, comme cet Allemand qui, sur la foi d'une mauvaise photographie, estima un peu vite qu'il ne pouvait s'agir que d'un notable arlésien. Comme si des ploucs, pardonnez-nous d'avance, pouvaient faire venir un marbre de Turquie, le faire façonner par un maître, et tutti quanti. Pour Luc Long, "l'identification fut spontanée", dit le catalogue. En clair, et pour les générations futures, la phrase exacte est : "Oh ! Putain ! C'est César !" Cela, c'est le côté plongeur. L'archéologue, lui, a écrit vingt pages furieusement argumentées dans le catalogue pour justifier son point de vue.


"César, le Rhône pour mémoire". Musée départemental de l'Arles antique, presqu'île du Cirque-romain. Tél. : 04-90-18-88-88. Du mercredi au lundi, de 10 heures à 18 heures. Jusqu'au 19 septembre 2010. 7,5 €.
Catalogue, éd. Actes Sud, 396 p., 39 €.

Harry Bellet